Côte d’Ivoire / Elections : le verre à moitié vide des législatives…

La population ivoirienne et ses politiciens filent un amour pour le moins contrarié, voire tragique. L'appréciation faite de part et d'autre des résultats des consultations électorales du samedi 27 décembre 2025, peut être schématisée comme un verre. A moitié plein ou à moitié vide selon l’angle d’observation.
En démocratie, le nombre de votants importe peu, au sens où l'élu représentera même ceux qui se sont abstenus de voter. Vu sous cet angle, les vainqueurs peuvent savourer leur victoire. Cependant, la réalité n’est pas aussi simpliste, car elle cache une vérité implacable.
Peu d’engouement après la présidentielle
La tendance qui se cristallise autour de la candidature de Ouattara à la présidentielle pour ensuite disparaître aux élections générales n’est pas nouvelle. Elle existe depuis 2011. Auparavant, il y avait un véritable engouement autour des élections générales. Sous les régimes précédents, on assistait à de véritables compétitions à travers le pays. Mais depuis que les « lumières » des partis politiques imposent des candidats inconnus au bataillon à partir d’Abidjan sur fond de mauvaise répartition des fruits de la croissance, la population ne se retrouve plus. Et elle manifeste son désamour en s’abstenant de voter.
Elle est loin derrière nous, la belle époque où le Rassemblement des républicains (RDR) drainait des centaines de milliers de militants et de sympathisants à chaque meeting. Ils affluaient de partout, qui à pied, qui en « gbakas » gratuits offerts par des conducteurs zélés, qui à bord de véhicules personnels combattre l’injustice. Poings levés, ils affrontaient monts et vallées sous le soleil et la pluie, pour exprimer leurs droits civiques. Mais depuis quelques années, il faut aller les chercher en cars et leur distribuer de l’argent avant qu’ils ne se déplacent.
Que dire du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), ancien parti unique, qui n’arrive même plus à proposer de candidats dans toutes les régions ? Ou encore du Front populaire ivoirien (FPI), qui avait toutes les chances d’être la meilleure formation politique, mais qui s’est sabordée avec le tribalisme et les ambitions démesurées de ses cadres ? Tout le reste n’étant que des partis insignifiants, des « cabines téléphoniques » selon un célèbre politicien, le Rassemblement des houphouétistes (RHDP) est apparu sur l’échiquier avec une vision futuriste : rassembler les Ivoiriens à coups de baguette magique !
Les deux dernières élections ramènent tout le monde sur terre
La note est particulièrement salée. La présidentielle a été marquée au fer blanc par un taux d'abstention considérable dans des bastions considérés jusqu'alors comme moutonniers. En effet, à Abobo et Adjamé qui comptent parmi les communes les plus peuplées du pays, le taux de participation a été respectivement de 42 et 43%. En d’autres termes, moins de la moitié des électeurs a jugé le vote plus utile que son gagne-pain quotidien.
Rebelotte aux législatives où le désintérêt de la population a sonné le tocsin du désamour prononcé entre les Ivoiriens et leur classe politique.
Ces dernières élections ont d’abord suscité une pléthore de candidatures, dont la majorité pour contester les choix des partis politiques : pas moins de 60 pour cent des candidats partant en indépendants.
Pire, la proclamation des résultats à partir du dimanche 28 décembre 2025 a livré des données catastrophiques.
C’est ainsi qu’à Abidjan-Yopougon, seuls 13% d’électeurs se sont déplacés sur 555 901 inscrits. En français facile, 13 personnes sur 100 se sont rendues aux urnes pour exprimer leur devoir citoyen. Malgré tout le tohu-bohu…
A Abobo commune où 6 listes étaient en compétition, on a enregistré 107 134 votants sur 438 021 inscrits, soit 24,46% de taux de participation. Soit encore la moitié de la mobilisation enregistrée à la présidentielle...
Pour sa part, Adjamé commune et ses 6 listes ont drainé 14 608 votants sur 118 995 inscrits, soit 12,28% de taux de participation. Ou encore le quart de la mobilisation de la présidentielle !
A Attécoubé où 6 listes se disputaient les suffrages, 22 760 votants ont été enregistrés sur 103 500 inscrits, soit 21,99%.
A Cocody, commune disputée par 14 listes, la Commission électorale indépendante (CEI) n’a compté que 28 279 votants sur 279 785 inscrits, soit un taux de participation de 10,11% !
A Koumassi, seuls 18% des 176 000 inscrits ont jugé utile de se déplacer dans leurs bureaux de vote.
Toujours à Abidjan, à Treichville où 7 candidats se disputaient 63 505 suffrages, il n’y a eu que 10 658 votants, soit 16,78%.
Dans les fiefs traditionnels du PDCI, 30% des électeurs se sont déplacés à Yamoussoukro commune sur 118 151 inscrits, et 10 860 personnes sur 37 825 se sont exprimées à Daoukro, soit 28,71%.
Dans le village de Gbagbo, à Ouragahio commune, 10 693 électeurs sur 42 324 ont fait le déplacement pour choisir entre 17 candidats !

Les plus belles fêtes de Noël et du nouvel an depuis bien longtemps
Dire que les candidats ont couvert la population de cadeaux de Noël, ces élections ayant été placées fin décembre. Tous ces jouets, ces motos (il y en a même qui ont distribué des billets de banque !) pour une si faible mobilisation. Un vrai marché de dupes où les politiciens pensaient acheter la conscience des électeurs avec des sourires et autres manifestations d'intérêts hypocrites...
Si dans le préambule de certains textes fondateurs, il est écrit que « le RDR est un parti violent dont l’image ne cadre pas avec celle du nouveau pouvoir », la situation actuelle peut donc être vue comme un retour du bâton. Toutes choses égales par ailleurs, avant sa chute, le président Henri Konan Bedié avait utilisé l’expression « choc en retour ».
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l'on se souvient que sous Houphouët, les indéboulonnables, l'impunité et la mauvaise redistribution des fruits de la croissance du "miracle ivoirien" ont finis par le transformer en mirage.
Aujourd'hui, comme le développement, la démocratie est bel et bien en marche en Côte d’Ivoire. Et la population l’a si bien maîtrisée qu’elle risque de surprendre une nouvelle fois la classe politique. Comme quoi, l'après-Ouattara s'annonce très compliqué...
Seydou Koné
Commission Electorale Indépendante (CEI), Activités du Président Alassane Ouattara, #Elections CIV 2025
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